Bib#1 · Journée interpro Printemps de la Petite Enfance de la BDA (Ardennes)
Deuxième journée pro pour moi, après le salon du livre pour la jeunesse à Troyes. C'était une très belle journée, avec beaucoup de visage que je connaissais. On dirait presque que je me suis fait un réseau. Au fil du temps, j'en connais des têtes, et même qu'on me reconnait. Ça m'a fait plaisir de voir tous·tes les bibliothécaires, de la BDA et ailleurs. C'est le genre de journée enrichissante tout en étant joyeuse, conviviale.
Je me propose ici de résumer la conférence et la journée. Sachant que je suis loin d'experte sur le sujet.
La jeunesse et le numérique : une conférence riche
Pour ma première édition, un gros morceau : le numérique et les écrans. La conférence du matin était super bien ficelée. Un panorama riche de l'état de la recherche sur ces questions. Un sujet qui a évolué et que l'association Premiers Cris regarde avec recul et précision. Marion Voillot - architecte, designer et docteure en sciences cognitives - nous a fait un état des lieux en essayant de raccrocher la recherche au terrain. Elle a bien fait attention de vulgariser la recherche et d'expliquer le vocabulaire associé.
Quelques chiffres pour démarrer ; la catastrophe ?
- 28% des enfants de 2 ans utilisent une tablette 1 fois par semaine
- 84% sont exposés aux écrans (dans leur environnement)
- les 3-5 ans sont exposé en moyenne 1h22 par jour
- 44% des foyers laissent la télévision allumée en fond
Sur ces quelques statistiques, Marion est surtout inquiétée par le dernier. Elle explique l'impact important de cette pratique, qui peut sembler inoffensive. Il est en effet difficile, voire impossible pour les enfants de faire de la discrimination auditive. Par conséquent, ce genre de pratiques peut entraîner des troubles du langage et des difficultés à connecter avec ses proches et son environnement.
Si les autres chiffres peuvent aussi poser question, elle nous invite à ne pas tomber dans le catastrophisme. Elle va par ailleurs insister sur la propension des médias à sur-interpréter et faire des titres sensationnels. Beaucoup de médias ont par ailleurs fait des amalgames évidents entre corrélation et causalité, un point qu'elle a longuement expliqué.
« Corrélation n'implique pas causalité » https://fr.wikipedia.org/wiki/Corr%C3%A9lation_n%27implique_pas_causalit%C3%A9
Deux courbes statistiques peuvent avoir la même évolution, sans qu'aucun lien de causalité ait pu être décrit par les chercheur·euses. Il est ainsi essentiel de regarder qui parlent dans les médias (et dans quel média, évidemment). D'autant plus que le sujet s'y prête et qu'il est fréquent de voir des démarches mercantiles. Elle nous parle par exemple des livres d'auteur·rices aux titres tapageurs. Des livres qui s'appellent "La fabrique du crétin digital", par exemple, on évite bien comme il faut. Des propos souvent peu rigoureux scientifiquement et à la portée très moralisatrice.
Elle conseille 3 livres, à la démarche rigoureuse, avec des expert·es (pour de vrai) :
- Votre enfant devant les écrans : ne paniquez pas ! - Nicolas Poirel - Gallimard
- Guide pratique « La famille tout-écran » - par le CLEMI
- Les enfants et les écrans - Anne Cordier - Retz
Elle évoque également beaucoup les travaux de Marie Dinet, psychologue :
- Écrans et familles - Marie Dinet - UGA Éditions
Technoférence et confiance parental
Les technoférences sont les interruptions dans les relations interpersonnelles induites par les écrans, et notamment les téléphones. Ces entraves, qui peuvent être fréquentes et automatiques, peuvent impacter enfant et adulte. Comme dans l'ensemble de la conférence, il est important de ne pas rester manichéen. Elle explique par exemple qu'il ne faut pas s'interdire totalement les écrans dans certaines situations. En effet, un parent attentif est un parent qui se sent bien, et si le parent a besoin de se rassurer avec une recherche sur internet, un tuto, etc, c'est ok.
Elle explique par ailleurs qu'il est important de travailler avec l'angle de la confiance parental. Certains parents, qui n'ont pas confiance en leur capacité à être de bons parents, peuvent cope (faire face) avec les écrans. Parmi les recommandations générales sur les écrans d'ailleurs, elle nous dit qu'il n'est pas obligé de tout faire pour avoir une pratique raisonnée. Essayer, échouer, expérimenter. Tout cela fait partie du cheminement.
Les recommandations : les 3/6/9/12 et les "pas"
Elle nous parle de l'évolution des balises 3/6/9/12, imaginer par une association de professionnel·les pluridisciplinaires. Les recommandations ont bougé. Par exemple, il était recommandé de ne pas du tout exposer les enfants de moins de 3 ans aux écrans. La recherche bouge, et essaye également de mieux coller à la réalité du quotidien. Aujourd'hui de 0 à 3 ans, on nous dit : jouez, parlez, arrêtez la TV. Pour plus d'info, on peut aller sur leur site : https://www.3-6-9-12.org/les-balises-3-6-9-12/
Par ailleurs, elle explique que ce serait une mauvaise pratique de croire que les enfants vont apprendre avec les écrans d'eux-mêmes. Avant 3 ans, sans accompagnement, il a été montré qu'ils apprennent peu. Et ce même pour les langues, où les relations humaines sont davantage formatrices.
Dès 3 ans, on parle de sanctuariser des temps sans écrans. Une notion qui se retrouve dans les "pas" que l'association Premiers Cris met en avant :
- Pas le matin (idéalement pas avant 10-11h)
- Pas avant se coucher
- Pas pendant les repas
- Pas la chambre
- Pas d'écran qui appartiennent exclusivement à l'enfant
Encore une fois, l'idée n'est pas de tout adopter d'un coup, comme si c'était facile. L'idée est de tendre vers cela, en s'adaptant, en essayant, en expérimentant.
L'accent est également mis sur l’accompagnement. Un point essentiel est de laisser l'espace à l'enfant de discuter de ce qu'il ou elle voit sur les écrans. On évite pour cela les contenus courts, verticaux (ou il est difficile, même pour nous, de vraiment retenir tout ce qu'on a vu). On privilégie les formats plus longs, des dessin-animés desquelles on peut discuter avec l'enfant.
Quelques démarches intéressantes
Elle nous cite quelques propositions intéressantes pour les supports numérique. Lunii par exemple, est un support numérique et audio innovant qui permet de développer l'imagination et d'entretenir un rapport sain avec le numérique. D'autres approches, plus ludiques, propose d'accompagner les enfants dans la compréhension du numérique. Cubetto, proposé par Colori, est l'un d'eux. C'est un robot en bois qui permet, sans écran, d'aborder la programmation informatique.
Les adultes dans tout ça (conclusion de la conférence et réflexions)
Les adultes y sont bien gentil·les, mais eux-mêmes n'ont pas des rapports très sains avec les écrans hein. En vrai, je trouve ça intéressant à amener comme question. Surtout avec les récents essais des gouvernements dans le monde pour interdire les réseaux sociaux aux ados. J'ai bien aimé la chronique de Lucie Ronfaut dans le dernier Internet Exploreuses. Ça donne un peu l'idée que pouf à 18 ans c'est bon, tu es armé·e pour affronter les RS alors même que les plateformes entretiennent des algos qui souvent nous sont nocifs. Car elle rappelle que le problème vient aussi des designs de ces apps. Alors moi, je trouve ça bien que l'Europe veuille faire quelques choses pour le scroll infini par ailleurs. Ça va pas nous sauver, mais pourquoi pas.
Pour revenir à la petite enfance, je voulais ajouter une étude évoquée par Marion Voillot. Il a été montré qu'un parent attentif·ve (donc pas sur son téléphone) aux aires de jeux, créait un espace où l'enfant prend moins de risque. Avec un téléphone, un enfant prend plus de risque pour attirer l'attention. Ça m'évoque la notion de lien, qu'on a eu en filigrane dans cette journée interpro. Garder du lien, le cultiver, me semble être la clé vers un épanouissement. J'invente pas la roue avec ça, c'est sûr, mais ça fait parti de mon moteur quand je travaille en bibliothèque. Faire du lien pour grandir. Je repars avec un livret sur la santé culturelle et l'ECA-LEP, que je vais feuilleter avec plaisir pour aller plus loin sur le sujet et voir des initiatives inspirantes.
Voilà un petit résumé de la conférence. Comme elle l'avait promis, Marion nous fait repartir avec autant de questions que de réponses.
Reste de la journée
L'après-midi j'ai pu assister à deux ateliers.
« Mes P’tits doigts » avec l’autrice et illustratrice Anne Crahay
Je ne connaissais pas le travail de l'autrice. C'est donc une occasion de m'y plonger. Elle nous a montré la démarche et le déroulé de ces interventions auprès de la petite enfance. Autours de son livre "Mes p'tits doigts", elle réalise un atelier créatif facile à prendre en main. Avec un magasin des formes (ronds, triangle et carré) elle montre aux enfants que l'on peut créer facilement ce que l'on veut en assemblant des formes simples. De quoi casser la barrière de l'intimidation dans le loisir créatif, de manière ludique.
« De l’image animée à la place du corps pour les tout-petits » avec Céline Ravenel de Linfraviolet
L'association Linfraviolet nous a présenté une mallette, la mallette BUL, bientôt disponible à la BDA. Une mallette pédagogique et sensoriel, qui permet de proposer un éveil à l'image animée (pour petit et plus grand). Via 4 courts-métrage d'animation, ce type d'intervention nous invite à intérimaire avec le film, jouez, expérimenter, etc. La mallette contient un large choix et des idées jeux à faire. Mais elle aussi bien sûr la place à l'imagination des animateur·rices. Pratiquer et d'adapter pour des animations riches en émotions, qui place le corps au centre et nous invite à bouger.
Conclusion de la journée
Une journée riche, surtout pour moi, bébé bibliothécaire. Je suis heureuse de travailler dans ce milieu, ça égaye largement ma vie. Je retiens de cette journée l'imagination, l'adaptation et l'expérimentation. Car même si on peut pas être parfait, on fait au mieux. On regarde la science, le terrain, et on crée, sans limites.